04 Freins moteurs
Posté le 05.05.2008 par interlignes
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Ecrire
Cela faisait déjà un petit moment que l’idée germait dans sa tête. A maintes reprises, il avait bien essayé de s’asseoir, tranquillement, dans la quiétude d’un soir, sa table d’écriture éclairée par la petite lampe ancienne chinée aux puces un froid dimanche de Novembre.
Ce soir-là, le feu crépitait joyeusement dans l’âtre ouvert du séjour. La nuit avait envahi la campagne, quelques étoiles brillaient au-dessus de la maisonnette. Cette fois, c’était décidé, au placard les préjugés, les fausses barbes, les alibis tous aussi futiles les uns que les autres.
Quel effort avait-il dû déployer pour scénariser sa première, sa première fois, sa première page, sa première ligne. Il avait dîné tôt, vous comprenez. L’excuse des paupières lourdes, du marchand de sable ou du mal de dos de fatigue, ne devait absolument pas se présenter aux portes de la renonciation.
Non, il fallait commercer tôt, donc le repas était avalé dès dix-neuf heures. Pas de souci no plus de digestion, ballonnement ou somnolence quelconque à accrocher au tableau des trophées de l’échec. Un repas léger suffirait.
Le voilà donc assis à sa table de travail, les rayons doux de lumière de sa lampe sublimant les volutes de fumée provenant de l’infusion qu’il venait de se préparer pour accompagner son écriture. Minou ronronnait sur le canapé adjacent ; quelle chance, il n’avait pas eu la bonne idée ce soir de venir s’allonger sur le bureau.
Voilà, tout est prêt.
La plume est affûtée, l’encre en quantité suffisante mais il reste encore un obstacle. Comment se débarrasser de cette fâcheuse tendance à se déprécier ? Pas étonnant qu’il n’y arrive jamais, lorsque sa main voudrait courir sur le papier, son esprit le bride et freine des quatre fers.
« Tu n’y arriveras pas. D’accord, tu as quelques idées qui, peut-être, pourraient évoluer, se développer au fil de l’histoire. Mais, mon Dieu, que ton style est pauvre, ton vocabulaire bien limité mon garçon. Pourtant, tu en as lu des auteurs dont les récits t’ont emporté et motivé à t’y mettre toi aussi, à l’écriture. Mais c’était leurs mots à eux. Où ont-ils bien pu les trouver eux ? Quelle imagination ! Quelle chance d’être aussi prolixe ! ».
Non, décidément, l’idée d’être écrivain le fait fantasmer à longueur de journée mais chaque tentative est une réelle souffrance, un obstacle infranchissable, indomptable, le goût amer d’une chimère, d’un rêve qui n’arrête jamais de se répéter sans se réaliser.
…
« Vous ne pouvez pas vous imaginer quel feu m’habite depuis tant d’années. Et dire que je ‘ai passé tant de temps à hésiter, à me faire violence à force d’essayer, sans jamais réussir à franchir une seule étape. »
Voici un extrait du livre du fameux écrivain Marc Laplume, dont tous les médias se font l’écho d’une ascension fulgurante dans le monde de la littérature. Il est à parier que les rumeurs de Goncourt ou Renaudot ne vont pas tarder à se disséminer dans les salons d’intellectuels où on cause beaucoup, où la recherche du nouveau talent est devenue la seule et vraie raison de continuer à se rassembler pour parler livres, mots, esprit ou encore merveilles du langage.
L’écrivain en question avait enfin saisi au fond de lui l’émotion, la motivation qui arriverait à annihiler cette force qui l’empêchait tant de s’abreuver aux sources de la fontaine des mots.
Fantasmer, inventer, rendre toute chose possible était devenu son seul but, sa Mecque, sa destinée. Il a fait fi de cette soi-disante incapacité à trouver le mot juste, à s’envoler vers des néologismes, des allitérations à vous donner le tournis, des rimes ou effets de style insoupçonnés.
Son attention a choisi de se tourner vers l’objet, le contenu et c’est ainsi que mu par la créativité, l’excentricité, l’abandon à des idées et concepts originaux, que les mots se sont emballés, bousculés au portillon du réservoir à encre de sa plume.
« Oh ! Tout doux les mots, les verbes et autres adverbes, de l’ordre ! Vous aurez chacun votre place dans le récit, à temps voulu par notre cher auteur. Dites-vous bien, une place pour chaque mot et chaque mot à sa place. Il devient célèbre, certes, mais c’est n’est pas pour autant une raison de semer la zizanie dans ses textes, ce n’est pas le moment, un peu de discipline ! Rassurez-vous, il sera vous récompenser en continuant à écrire jusqu'au bout, au bout de sa vie. »
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